Chapitre 14 : Missions
-
Demeure de Macha Goetz – Le soir
Macha resta un instant interdite devant la vieille femme qui se tenait sur le seuil de sa porte puis elle se ressaisit.
- Alma Inari ! Quelle surprise ! Entrez !
Macha s’effaça pour la laisser passer et la guida jusqu’au sofa où elles s’assirent toutes les deux. L’Alma poussa un soupir de soulagement puis se tourna vers Macha, le visage sérieux.
- Je disais donc, Macha, que je vais avoir besoin de votre aide.
- Mon aide ? … Bien sûr, Alma, il n’y a pas de soucis. Mais sur quoi ? Vous êtes également à la tête d’un Convent Influent et vous n’êtes pas sans pouvoirs.
La vieille femme secoua la tête, une expression dépitée sur le visage et elle eut un geste fataliste des mains.
- Plus maintenant… Depuis notre dernière rencontre, qui remonte à plusieurs années maintenant, il y a eu quelques incidents qui ont fragilisé notre Convent. Il est possible aussi que de mauvaises décisions ont été prises de mon côté…
- Vous ? Voyons, ce n’est guère possible.
- Cela arrive aussi aux meilleurs, Macha. Enfin, Qafzeh n’est plus aussi influent en Afrique qu’auparavant. La pression humaine est trop importante ainsi que les problèmes économiques. L’écologie est le dernier de leurs soucis. Et pourtant, c’est vital.
- Que s’est-il passé Alma ?
- J’ai perdu un Enfant de la Flore…
- Ho… Mais… vous en avez plusieurs dans le Convent, non ?
- Plus maintenant, c’est bien ça le problème : Zadan, notre membre le plus jeune, n’a pas supporté d’avoir une pression supplémentaire sur les épaules et s’est enfuit. Nous ne le reverrons pas… Quant au dernier, il a retourné sa veste…
- Retourné sa veste ?
- Il a rejoint un Convent Noir…
- Quoi ?!!
Macha avait crié d’étonnement et d’horreur. L’Alma Inari poussa un soupir et se massa le front comme si elle était en proie à une forte migraine.
- Je ne voulais pas vous en parler, je pensais pouvoir m’en occuper seule mais j’ai péché par excès de confiance. Le Convent Noir s’est implanté en Afrique du Nord, en bordure du Sahara. Je n’ai pas réussi à les déloger. Et c’est à ce moment-là que j’ai perdu un membre de l’Affinité de la Flore… C’est donc pour cela que me voilà chez vous, à Lenzasen. Je souhaiterais que vous me prêtiez un de vos Enfants de la Flore.
- Vous n’en avez plus aucun de cette Affinité ?
- Le dernier en date n’a que deux ans. Autant vous dire qu’il ne sera pas utile avant un moment. Et nous avons besoin de soutien maintenant. Nous avons réussi à ce que l’Ethiopie s’engage à replanter des millions d’arbres sur son territoire. Il faut absolument qu’un Enfant soit là-bas pour que ce projet soit mené à bien. C’est vital dans cette partie du monde.
- Je comprends très bien, Alma. Vous avez bien fait de venir ici puisque nous avons plusieurs Enfants de la Flore… Hmmm, je pense qu’Helen Bergshein pourrait vous convenir.
- Helen ? Ho oui, oui. Elle est déjà venue dans notre Convent. C’est la personne idéale pour cette tâche. Elle est si douce et patiente.
- Et que faisons-nous pour le Convent Noir ?
L’Alma Inari se rembrunit et fronça les sourcils quand elle regarda Macha.
- Je m’en occupe.
- Vous êtes sûre ?
- Macha, je suis fautive, je ne l’ai pas vu s’installer. Et il est sur mon territoire.
- Mais vous venez de me dire que vous n’avez pas réussi à le déloger. Comment allez-vous vous y prendre ?
- Je vais demander de l’aide au Convent d’Assiout. Ils ont toujours été neutre, mais là, il s’agit de notre continent, je ne supporterai pas que ce Convent s’étende.
- Faites attention aux humains aussi. Ils ont beaux ne pas avoir de pouvoirs, ils ont montré leurs pouvoirs de nuisances et la corruption les rend dangereux.
Le visage de la vieille femme se crispa un moment mais ses yeux eurent une lueur froide.
- Ne vous inquiétez pas pour cela. Je le sais ô combien qu’ils peuvent être aussi nuisible que des cafards. Il y a bien longtemps que la naïveté m’a quitté.
Macha opina de la tête puis se leva du canapé et invita l’Alma à la suivre.
- Bien. Il est tard et vous avez besoin de vous reposer. Nous verrons le couple Bergshein demain matin. Je vais leur envoyer un message pour les avertir.
- Je vous en remercie Macha… Juste une petite question…
- Oui ?
- Les Jumelles sont toujours avec vous ?
- Heu, oui. Oui, bien sûr.
Inari secoua la tête et regarda Macha, accablée.
- Vous devriez leur laisser reprendre leur route, Macha. Ce n’est pas bon que ces esprits se mêlent de nos affaires.
- Mais elles étaient au plus près de Gaïa. Elles m’ont toujours prouvé leur bonne foi.
- Malgré tout, je ne suis pas sûre que leurs intérêts et les nôtres convergent, Macha…
La Grande-Maître n’eut rien à dire là-dessus et haussa les épaules. C’était une conversation qu’elles avaient eue toutes les deux, il y a quelques années. Et Macha était trop fière pour reconnaître qu’Inari avait en partie raison.
Maison Bergshein – Le lendemain matin, aux aurores.
La première chose que remarqua Helen en se levant ce fut l’absence de son mari dans le lit à côté du sien.
Puis ensuite, le message qui l’attendait sur son téléphone portable. Elle haussa un sourcil intrigué devant le SMS de Macha puis se leva, mit son peignoir et partit retrouver son mari.
Celui-ci était au même endroit que chaque matin : au pied de la tombe de son fils Christian. Helen poussa un bref soupir avant de s’avancer ver lui et de lui poser la main sur l’épaule. Piotr se retourna et plongea ses yeux gris acier dans ceux de sa femme.
- Helen, tu aurais dû rester coucher.
- Comme toi, Piotr, comme toi. Pourquoi te faire du mal ainsi chaque jour ?
L’homme blond reporta son regard sur la tombe et ses épaules s’affaissèrent.
- Qu’avons-nous oublié de faire, Helen ? Aurions-nous pu le sauver ?
- Piotr… Christian était malade, il avait une leucémie. Et nous avons fait tout ce qu’il était possible de faire tu le sais bien. Malheureusement, être Enfant de Gaïa ne nous protège pas de tout.
- Cela me désole tellement…
Helen regarda un moment le dos de son mari et son regard se fit plus triste.
- Piotr… Je… Tu pourrais peut-être reprendre ta liberté maintenant…
Piotr fit volte-face et fronça les sourcils devant Helen.
- Reprendre ma liberté ?
- Oui. Nous savons très bien, toi et moi, que notre mariage n’est qu’une façade et que tes sentiments te portent ailleurs… Nous avons donné 3 enfants au Convent, je pense que nous en avons assez fait. Tu peux enfin aimer qui tu veux !
- Si cela avait été aussi simple… Il y a quelques années, j’aurais dit oui avec plaisir. Mais maintenant cela n’a plus aucune importance. Il ne m’a pas attendu, tu sais…
Helen ne dit rien mais eut une grimace de compassion pour son mari. Malgré leur trois enfants, Piotr n’avait jamais caché son attirance pour les hommes. Mais son devoir envers les Enfants de Gaïa était toujours passé avant sa vie privée. Et puis son Affinité était si puissante qu’il était devenu un membre influent du Convent. Et même au-delà de leurs territoires.
-Piotr, je ne sais que dire… Mais mon offre est toujours ouverte. Tu pourrais prétendre à une vie plus … conforme à ce que tu es.
Il eut un vague geste de la main pour indiquer de laisser tomber puis se tourna de nouveau vers sa femme.
- Mais et toi ? On parle toujours de moi. Est-ce que toi, tu aurais rencontré quelqu’un ?
Helen eut un hoquet à cette question puis se mit à rire doucement.
- Si seulement. Non, Piotr. Tu as été le seul homme de ma vie et il n’y en aura pas d’autres. Je ne peux guère penser à la bagatelle après toute cette amertume dans nos vies.
Elle reporta son regard sur la tombe de son fils et ses épaules s’affaissèrent. Piotr se rapprocha de sa femme et serra son épaule avec affection.
- Finalement, on se complète bien, hein…
Elle eut un bref sourire douloureux puis elle se força à reprendre la discussion.
- Au fait, j’étais venue te dire de rentrer à la maison. Macha vient nous voir ce matin. J’ai eu un message tout à l’heure sur mon portable.
- Macha ? A cette heure-ci ? Que se passe-t-il donc ?
- Je ne sais pas. Elle n’a rien dit de plus dans son message.
- Pourvu que cela ne soit pas à cause d’Hendrick.
- Ho Piotr, tout ne tourne pas autour de lui…
Il fronça un instant les sourcils et eut une grimace amère.
- Je le sais bien. Je sais que c’est notre médecin le plus influent et le plus puissant aussi. Mais je ne peux m’empêcher de le trouver faux et retors.
- Piotr.. Nous avons eu cette discussion je ne sais combien de fois. On n’a jamais eu rien à reprocher à Hendrick. Mais il faut toujours que tu lui incombes la mort de Christian ! Il n’y est pour rien, il a fait son possible. Nous ne sommes pas des dieux !
- Je…
Piotr fut brutalement interrompu par le carillon de la porte d’entrée. Helen et Piotr se regardèrent et d’un commun accord rentrèrent dans la maison. Helen lissa un instant ses cheveux puis alla ouvrir. C’était bien Macha mais elle était également accompagnée d’une autre personne qu’Helen reconnut aussitôt. Et elle eut un grand sourire.
- Alma Inari ! Vous ici ! Entrez, entrez donc !
Les deux vieilles femmes entrèrent dans la maison et après les salutations d’usage envers Piotr, ils s’assirent tous ensemble dans le salon, autour de la table basse. Le couple Bergshein regardait avec curiosité les deux Grandes-Maîtres et attendaient qu’elles expliquent leur présence dans leur demeure. Macha jeta un coup d’œil à Inari qui hocha légèrement la tête. Elle regarda ensuite Helen et Piotr et prit enfin la parole. Elle répéta donc la conversation qu’elle avait eu avec Macha la veille au soir et demanda à Helen de l’assister dans le Convent de Qafzeh. Elle omit sciemment Les Sorciers Noirs. Inari en avait parlé avec Macha et elles ne souhaitaient pas les inquiéter davantage.
Au fur et à mesure que l’Alma parlait, Piotr vit le corps de sa femme se tendre davantage et son regard se faire plus intense. Evidemment, Piotr compris que l’Alma avait trouvé la personne idéale en Helen pour l’épauler. Sa femme ne vivait plus maintenant que pour se consacrer aux autres, en s’oubliant au maximum. Il savait que c’était une façon pour elle de compenser la mort de leur fils. Il ne fut donc guère étonné quand Helen répondit positivement à Inari.
- Bien sûr ! Bien sûr que je viens vous aider. Je pense que notre Grande-Maître n’y verra pas de problèmes car nous sommes déjà bien pourvus quant à l’Affinité de la Flore ?
Elle se tourna vers Macha qui se contenta de sourire et de hocher doucement la tête. Par contre, les trois femmes furent surprises quand Piotr prit la parole.
- Je souhaiterais venir aussi.
Elles le regardèrent avec stupeur et Helen s’étonna :
- Piotr… Tu es sûr de toi ? Tu veux vraiment venir avec moi ?
- Oui… Enfin, si Macha est d’accord, évidemment ?
Il se retourna vers Macha avec une moue quelque peu narquoise. Il savait qu’elle ne pouvait guère dire non. Il avait toujours été un membre exemplaire et obéissant dans le Convent, ne demandant jamais rien.
- Eh bien… Je ne peux guère te refuser de partir si tu le veux, en effet. Mais es-tu sûr que Friedrich te remplacera efficacement ?
- Oui, Macha. En cinq ans, il a su me seconder efficacement et son Affinité de l’eau s’est approfondie et il arrive pratiquement au même niveau que moi. Bon, il lui manque encore un peu d’expérience et de l’intuition, cela s’affinera avec les années…. Macha, j’ai besoin de partir un peu de Lenzasen. La demande d’Alma Inari arrive à point nommé. Cela fait un moment que je n’ai pas été confronté à de vrais défis avec mon Affinité. Un territoire désertique c’est l’endroit idéal pour tester les limites de mes dons.
- Bien. Qu’il en soit ainsi. Helen, Piotr Bergshein, votre présence sera la bienvenue dans le Convent de Qafzeh. Votre réputation, à vous deux, n’est plus à faire et vos Affinités nous serons d’une grande aide en Ethiopie.
Inari finit sa phrase en un hochement de tête vers Piotr et Helen puis elle se tourna vers Macha qui ne put qu’acquiescer à la situation.
- Bien. Et en ce qui concerne Kirsten et Sonja, vos filles, comment allez-vous faire ?
- Régis et Viviane Fydren s’en occuperont. Ils ont déjà l’habitude de les prendre en charge quand nous sommes occupés ou quand Helen partait en mission avec les ONG.
- Hmm…. Et dans ce cas, est-ce que Kirsten peut se former auprès de Friedrich du coup ?
A ces paroles, les visages de Piotr et Helen se fermèrent un peu. Kirsten était leur deuxième enfant mais leur fille ainée maintenant. Elle avait l’Affinité de l’Eau comme son père. Et, après la mort de Christian, ils avaient eu tendance à surprotéger leurs filles et à ne pas mettre en avant leurs Affinités. Une manière, plus ou moins consciente, de les protéger.
C’est pour ça que la requête de Macha les mettait assez mal à l’aise. Ce fut Piotr qui répondit après un bref regard à sa femme.
- Est-ce vraiment nécessaire ? Kirsten est encore jeune.
Macha resta un instant silencieuse, regardant tour à tour Helen et Piotr, puis elle reprit la parole, pesant ses mots face à ces parents à l’histoire douloureuse.
- Helen… Piotr… Vous savez ce que nous sommes, n’est-ce pas ? … J’aimerais vraiment que nos enfants vivent le plus innocemment possible… Mais nous vivons une époque troublée où nos forces sont mises à contribution et sûrement encore plus à l’avenir. Je préfère que votre fille soit le plus entraînée possible dans son Affinité… si jamais nous avions besoin…
Helen poussa un gros soupir puis hocha la tête en direction de la Grande-Maître.
- Très bien, puisque de toute façon, nous faisons toujours notre devoir. Mais évite que Kirsten s’épuise ! Elle est encore toute jeune.
- Helen, je souhaite qu’elle se forme davantage pas l’exploiter. Donc, vous avez pris votre décision, vous partez tous les deux ?
Piotr et Helen hochèrent de la tête de concert puis reportèrent leur regard sur l’Alma. Celle-ci les regarda avec intensité.
- Très bien. Vous allez nous être d’une très grande aide tous les deux. Qafzeh vous sera reconnaissant.
Personne ne remarqua la légère grimace de Macha. Elle savait qu’elle agissait au mieux mais elle espérait ne pas les envoyer à la mort…


















