• Chapitre 5 : Emma

    Je rentrais dans la maison familiale comme une automate, montais directement dans ma chambre pour finalement m’affaler sur mon lit en répétant en boucle : « non, non, non » d’une voix sanglotante. 

    Chapitre 5 : Emma

    Emma. Je ne comprends vraiment pas ton geste. Ce n’est quand même pas notre dispute qui a déclenché ce geste fatal ? Étais-tu donc si fragile pour ne pas arriver à vivre en ce monde ? Est-ce vraiment de ma faute si tu es morte ? 

    Toutes ces questions me replongèrent dans mes souvenirs à la recherche d’indice sur le pourquoi de cet événement dramatique. 

    Ma première rencontre avec Emma avait eu lieu alors que j’avais 9 ans. Nous venions tout juste de nous installer à Newborn et je me sentais un peu perdue. Pour me changer les idées et pour fuir la maison familiale et les récriminations incessantes de mes parents, j’étais partie me promener dans le parc municipal. Et c’est là que j’ai rencontré Emma avec son frère jumeau Raphaël. J’ai tout de suite été attiré par cette petite fille blonde qui parlait de sujets pas très enfantin (la théorie de la relativité et le chat de Schrödinger… ce n’est pas trop au programme des écoliers…). 

     Chapitre 5 : Emma

    Nous avons donc fait connaissance et très vite nous sommes devenues les meilleures amies du monde. Enfin, pour être honnête, c’était ma seule et unique amie. Mais, il y a toute de suite eu des affinités réciproques entre nous. Ne serait-ce déjà par notre intelligence précoce et aussi à notre incapacité à socialiser « correctement » avec les autres. Moi, c’était surtout une grande timidité et aussi le fait que les autres enfants ne m’intéressaient pas tellement. Quand à Emma, le problème était tout autre. 

    Emma était d’une grande intelligence, très grande. Même à 9 ans son intellect était supérieur au mien et je suis quand même assez douée, sans fausse modestie. Mais paradoxalement à cette grande intelligence, elle avait des troubles du comportement, des tocs et une impossibilité à communiquer correctement. En clair, quand elle te parlait elle regardait toujours le mur ou faisait indéniablement le tour de la pièce selon un nombre déterminé. C’est assez perturbant la première fois mais après on s’y fait vite. Enfin, pour ceux qui ont envie de communiquer avec elle, évidemment. 

    Chapitre 5 : Emma

    Il n’y a qu’avec son frère jumeau, Raphaël, qu’elle se comportait normalement. Peut-être parce qu’ils avaient partagés le même ventre maternel…. 

     Ce fut à la même époque que je rencontrais Louis Sarren, mon mentor. Au parc aussi. A croire que toutes mes rencontres importantes se sont fait au parc…. Un charmant monsieur qui a bien voulu jouer aux échecs avec une gamine, cela m’a tout de suite plu. 

     Chapitre 5 : Emma

    Il a tout de suite vu mes capacités et a décidé de m’intégrer à son groupe de Haut Potentiel qu’il présidait. Certes, maintenant à postériori, je vois bien que ce n’était pas sans arrière-pensée puisque je travaille maintenant pour sa société. Mais qu’il était délicieux d’être reconnu à sa juste valeur et de pouvoir enfin parler avec ses « semblables » sans passer pour une extra-terrestre. Evidemment, Emma était dans ce groupe et notre amitié n’a fait que s’en renforcer. 

    Chapitre 5 : Emma

    Mais, j’avais tout de suite remarqué la relation particulière qui unissait Emma et Louis Sarren. Celui-ci avait une façon  plus intime de parler avec elle qu’avec moi ou Jonathan, l’autre membre du groupe. C’était sa protégée et en même temps son égérie, sa muse. Ils parlaient de sujets dont même moi je ne comprenais goutte mais j’étais toujours admirative de leurs « envolées intellectuelles ». Car à ce moment-là, Emma était heureuse. Il n’y avait plus d’handicap, plus de problème de communication puisque Louis Sarren savait comment lui parler et, plus important encore, il donnait de la matière à son formidable intellect et son besoin de comprendre les choses. 

     Une partie de mon enfance passa ainsi, partagée entre Emma, le Groupe de Haut-Potentiel et Raphaël, le frère jumeau d’Emma.

    Chapitre 5 : Emma

    Comment définir Raphaël ? C’était un garçon très enjoué, toujours joueur. Et bien qu’il soit le jumeau d’Emma, il n’avait pas sa grande intelligence. Au grand regret de sa mère. Mais ça, c’est une autre histoire.

     Non, Raphaël était un garçon de tout ce qu’il y a de plus normal. Et, finalement, c’était une grande chance pour moi et Emma d’avoir un peu de « normalité » dans notre petite vie de surdouées. De toute façon, là où il péchait sur l’intelligence, il se rattrapait sur l’activité physique et les jeux au parc où il nous battait à plate couture. 

     Au début, évidemment, je fus un peu agacée par ses pitreries. Et puis l’agacement fit place à l’admiration et à la camaraderie. Et la camaraderie fit place à un sentiment plus tendre. A 10 ans et demi, je me trouvais empêtrée dans un amour si fort que je ne savais qu’en faire. 

    Alors, parce que j’ai toujours été honnête, je lui ais dit. Mal m’en a pris ce jour-là. Ses paroles sont restées gravées dans ma tête. 

     « Mais moi, je ne t’aime pas, Aliénor ! Tu es moche avec tes grosses lunettes !!! Et puis tu n’es pas très intéressante. »

     Chapitre 5 : Emma

    Voilà. En 10 secondes, il avait ruiné et brûlé l’espoir qui logeait dans ma poitrine. J’eus l’impression de me liquéfier intérieurement. Je me sentis ridicule et quelque peu humiliée… 

    Si je me souviens bien de sa petite phrase blessante, par contre, j’avoue qu’ensuite, je n’ai plus vraiment de souvenirs de cette période. 

     

    Je sais que Raphaël s’abstint, du jour au lendemain, de nous accompagner partout et rejoignit un groupe de garçons de l’école. Emma en fut très chagrinée et quelque peu oppressée. Sa façon d’être avait horreur du changement et cela la perturbait. Alors, elle s’accrocha d’autant plus à moi. Et moi à elle, je ne me voile pas la face non plus. Pendant très longtemps, Emma fut mon seul phare, mon seul guide devant des parents qui ne cherchaient pas à me comprendre et un frère quelque peu distant. 

     

    Puis l’adolescence vint. Et avec elle, ses bouleversements corporels, ses hormones en ébullition et son insatisfaction perpétuelle. 

    Au début, rien ne changea entre Emma et moi. Nous étions toujours les meilleures amies du monde. Bien sûr, nos loisirs avaient quelque peu changés et cela nous arrivait de danser à minuit autour d’un feu. On se sentait légères et puissantes. 

    Chapitre 5 : Emma

     

    Chapitre 5 : Emma

    Dans la même période, mes parents satisfaits de mes très bons résultats (sauf en sport, il ne faut pas se leurrer), décidèrent de m’offrir un ordinateur. Et ils n’avaient pas lésiné sur l’achat, c’était vraiment la pointe de la technologie. Dès que j’eus posé les mains dessus, j’ai su que j’avais trouvé ma voie. 

     Chapitre 5 : Emma

    Et, petit à petit, la « bête », comme je l’appelais alors, et moi, on passa de plus en plus de temps ensemble. Les algorithmes, les codes, les formules, je découvrais tout cela avec délice. Ce qui fait que je délaissais quelque peu Emma. Au début, elle ne le remarqua pas car elle était à ce moment-là en plein travail avec Louis Sarren. Je ne sais pas trop sur quoi. Emma n’a jamais voulu m’en dire plus. Mais apparemment son intelligence servait beaucoup à la société de Monsieur Sarren. 

     Bien évidemment, au bout d’un moment, elle remarqua bien que je n’étais plus aussi présente qu’avant et plus souvent distraite. Alors, elle recadra les choses. En venant chez moi. Elle, qui avait horreur de rencontrer mes parents et de se déplacer dans un environnement pas très connu. C’était donc grave. 

    Chapitre 5 : Emma

    Alors, je fis des efforts. En journée, j’étais toujours « Allie, la meilleure amie ». Mais le soir, en parcourant la toile, je découvrais un réseau de personnes qui m’apportaient toujours plus d’informations à ma soif de connaissance et de découverte. Et je commençais à me sentir étriquée dans mon amitié, j’avais soif de nouveaux visages et de nouvelles connaissances, j’en avais assez d’être exclusive à une seule personne. 

    Cela dura ainsi deux ans. 

     Et puis, je rencontrai Will. Mon monde bascula et je plongeai aveuglement dans l’illégalité. Je savais très bien ce que je faisais, j’étais loin d’être une idiote. Décrypter des données, brasser des chiffres, c’était grisant. Et Will était charismatique. 

    Je l’ai rencontré une seule fois à New York, pendant un voyage scolaire et où j’ai faussé compagnie à mon groupe pendant quelques heures. 

    Il était un peu plus vieux que je ne le pensais, mais follement séduisant. Ce fut lui mon premier amant. Il me fit découvrir l’amour physique et quelques autres choses au niveau de l’informatique. Tout cela fut court mais intense. 

    Nous ne sommes plus revus depuis cette seule et unique rencontre, mais nous correspondons toujours épisodiquement, que ce soit par mail ou forum ou autre format de message. Le tout crypté, évidemment. Will est paranoïaque. Et il a bien raison.

     

    Car quelques temps plus tard est arrivé « l’incident ». Cela aurait pu me coûter cher, très cher. Heureusement, Louis Sarren est intervenu pour me sauver la mise et éviter que cela reste dans mon dossier. En contrepartie, évidemment, je devais travailler pour lui. Et finalement, je n'en fut pas mécontente. J'allais avoir un travail très intéressant pour moi et bonus supplémentaire, je partais de Newborn, moi qui commençait à prendre en horreur cette petite ville.  

    Mais par contre, il fallait que je parle à Emma de mon départ, et j'avoue, que j'en eu quelques appréhensions. 

    Et ce fut en effet, très... difficile... Elle ne comprit pas tout d'abord et je dus me répéter. Elle explosa de colère. C'était la première fois que je voyais Emma ainsi.  Aussi "expansive". C'est comme si sa rage avait fait volé le mur de sa réserve. 

    "Tu n'es qu'une égoïste, Alienor Raven ! Tu ne penses qu'à toi, à toi, à toi ! Qu'est-ce que je vais faire moi ? Tu y as pensé ?  Nous étions des âmes-soeurs, nous aurions dû travailler ensemble avec Louis Sarren, main dans la main. Cela aurait été formidable, nôtre talent aurait été reconnu à sa juste valeur. Et avec toi, j'aurai pu empêcher Louis de continuer dans ses petits projets. Mais maintenant, cela va être difficile, très difficile...."

    Chapitre 5 : Emma

    Sa colère dissipée, elle me regarda avec une moue amère et triste. Désenchantée.

    "Non, mademoiselle a préféré voler de ses propres ailes et voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Ho, je voyais bien que tu étais quelque peu distante ces temps derniers. Mais, je pensais que c'était à cause de ton histoire d'amour avec ce Will, là, ce gars de la ville..;"

     J'eus un hoquet de stupeur. Comment le savait-elle ? Notre relation était pratiquement secrète. Emma eut un rictus méchant et vengeur. 

     Chapitre 5 : Emma

    " Oui, je sais pour toi et Will et aussi pour ... tes petites "péripéties"... Mais je pensais que tu avais besoin de cela pour te défouler un peu. Je croyais vraiment que l'on était amies, Aliénor. Et qu'entre nous c'était à la vie, à la mort. Mais non, je me suis trompée... Très bien. Il faudra donc que je me débrouille toute seule....A partir de maintenant, tu n'existes plus pour moi, tu ne m'es plus rien. Adieu"

    Et c'est sur un dernier regard de glace qu'Emma sortit de la maison de mes parents et de ma vie. Je ne l'ai plus jamais revu. 

    Quand je suis arrivée à San José, j'ai bien essayé de la contacter et de lui envoyer des mails d'excuses, sans succès évidemment, puisqu'elle était déjà morte !

     

    Je revins à la réalité, de retour dans la chambre de mon enfance. Et je m'avisais que j'étais toujours au même point qu'avant : je ne savais toujours pas pourquoi Emma s'était suicidée. Et j'étais vraiment certaine que ce n'était pas pour mes beaux yeux contrairement à ce qu'avait dit Raphaël. 

    Je fronçais soudain les sourcils. Je venais de me rappeler les dernières phrases d'Emma : "...J'aurai pu empêcher Louis de continuer dans ses petits projets.... Il faudra que je me débrouille seule". Qu'avait-elle voulu dire par là ?

    Chapitre 5 : Emma

    Je fus soudain distraite par le bruit qui venait de la cuisine. Mes parents étaient de retour. 

    Mes parents. Maman. 

    Maman qui savait sûrement qu'Emma s'était suicidée. Et qui ne m'en avait jamais parlé.

     Une explication s'imposait. 

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 28 Décembre 2016 à 21:43

    Le brave Monsieur Louis Sarren ne serait donc pas pour rien dans la disparition d'Emma... :/  Aliénor va-t-elle prendre le risque de fouiller, de chercher, de questionner?  Mon petit doigt me dit que oui :D  

    J'aime beaucoup l'ambiance de ton histoire et tout ce soin au récit et illustrations.  Un magnifique moment de lecture. Merci, Agathe.

      • Mercredi 28 Décembre 2016 à 22:04

        Ce "Cher Monsieur Sarren" n'est sûrement pas pour rien dans le suicide d'Emma. Maintenant, il faut qu' Aliénor arrive à se dépatouiller avec ce qu'elle a actuellement. Et qu'elle évite aussi quelques colères qui ne mènent à rien (mais ça c'est dans le prochain chapitre... ). 

        je suis en effet assez satisfaite de "Singularité". Je sais vraiment maintenant où je veux aller et comment je vais mener mes personnages. J'espère que tu me suivras dans les prochains chapitres :). 

        Cela risque d'être un peu long et je pense revenir de temps en temps chez Lisa. 

        Merci, merci ♥♥♥

    2
    Mercredi 28 Décembre 2016 à 22:19

    Evidemment que je te suivrai dans les prochains chapitres et où que tu ailles :)  J'aime beaucoup Aliénor et il me tarde de découvrir ce que tu lui réserves et nous réserves :)  

      • Jeudi 29 Décembre 2016 à 11:39

        Merci. Des bisous kiss. Ce que je réserve à Aliénor ? En gros, de l'aventure, de la tristesse, du mystère et de l'amour. Oui, il y aura de l'amour :)

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